"An Evening with Judy", Raimund Hoghe / avec la participation de Luca Giacomo Schulte et Takashi Ueno
Ildiko Dao
INFERNO Magazin, 2015


Un décor minimaliste, sol blanc et tentures noires, une silhouette fréle et dense qui arpente la scène en escarpins vernis. Enlève, remet, enlève, enfile, enlève et remet ses escarpins. Marche, marche, marche et parfois se repose… pas longtemps. Une chaise qui se déplace, un verre à siroter caché derrière le rideau. Des instantanés ou Raimund Hoghe prend la pose, pense à autre chose… le mollet élégant, très femme du monde. Quand Judy, pardon Raimund se repose c’est dans ce hors-scène qui est aussi sur scène, la téte dans le mur, pour souffler un instant. The show must go on…

Une valise à roulette dont sont extraits cartons, pochette, tissus et vétements comme autant d’épisodes de vie. Des chansons populaires, nostalgiques et hollywoodiennes, la voix chaleureuse et vibrante de Judy Garland. Certains jouent à étre des chanteurs: costumes, mimiques, play-back… Raimund ne joue pas, il est Judy, d’une manière fascinante et improbable de distance et de sincérité, d’humour et d’amour. Avec une pudeur et humilité extréme qui tient du mime ou du théâtre japonais. Pourtant ce masque impassible est traversé d’illuminations quand radieux il est soutenu par Luca Giacomo Schulte ou face à Takashi Ueno dansant avec l’allégresse des comédies musicales des années 40 ; malicieux lorsqu’il est Judy jouant à la star. A la fois entier et distant, Raimund est Judy mais il est aussi Raimund. Raimund aime Judy et veut partager cette tendresse avec le public.

Petite fille star, grande voix populaire, actrice de légende. Alcool, barbituriques, mariages, divorces, tentative de suicide et décès à 47 ans. Judy Garland comme Maria Callas a été une femme à la voix d’or, somptueuse et malheureuse. Raimund Hoghe s’en fait le héraut. A travers ses pièces, c’est surtout de l’humanité de ces personnages de légende qu’il parle, leurs espoirs, leur faiblesses, et comment la vie les a brisé, de méme que Joseph Schmidt, ce ténor juif, poursuivi par les nazis et mort en camp d’internement en 42 pour lequel il a créé son premier solo en 1994, Meinwärts. Dans sa première carrière Raimund Hoghe rédigeait pour l’hedbomadaire "Zeit" les portraits d’individus de toute sorte: petites gens et célébrités. Du portrait écrit au portrait dessiné ou dansé il n’y a qu’une différence de forme d’expression.

Judy Garland était dans la continuation logique de ces personnages. En eux, il trouve tout ce qui lui importe et dont il parle pièce après pièce: Beauté, différence, amour et Histoire. Avec l’extrait du film Judgment at Nuremberg (1961) ou Judy Garland joue un personnage inspiré du procès Katzenberg (1941) il nous parle de l’Histoire et d’une histoire qui résonne avec la sienne. Qu’est ce qu’un individu différent? Qu’est-ce qu’un handicap? Quels sont les critères pour juger qu’une vie vaut la peine …

Militant mais pas provocateur, il se bat et utilise son corps comme étendard pour l’acceptation de la différence et de la diversité et questionner les critères de la beauté. La beauté est affaire de regard (d’écoute ?) et d’amour. Elle fait partie de ses grandes préoccupations. On le constate sur scène, par les danseurs, les partenaires et les objets qu’il choisit et qui l’entourent. Une esthétique sobre et sensuelle que l’on sent jusqu’aux étoffes dont il s’enveloppe. D’un autre côté, Raimund Hoghe ne cache pas étre attirée et séduit par les beautés hollywoodiennes tout en les considérant comme des diktats à combattre.

Certaines musiques aussi possèdent une beauté parfois oubliée, parce que galvaudée. C’est notamment pour cela qu’il utilise des morceaux aussi connus que le Boléro de Ravel ou des standards américains, afin de faire tomber les préjugés, en créant l’atmosphère propice à entendre le sublime dans ce que est souvent réduit au statut de cliché. Recherche de sincérité, d’émotion: comme il se donne aux personnages auxquels il rend hommage il souhaite donner aux spectateurs l’occasion de laisser parler leurs émotions. Se présenter avec ses défauts et que ceux-ci ne soient pas interprétés comme de l’indécence ou de la provocation dans une époque ou tout est botoxé et standardisé, c’est sa manière de combattre[1].

Un des moments les plus émouvant de la pièce est sans doute cet extrait d’un spectacle au Palace Théâtre de New York où Judy interagit avec son public, le fait rire, le divertit et d’où émerge la phrase « I’ll stay as long as you want me. As long as you want me I’ll stay. » Tant de gloire et tant de solitude ?…Cette phrase nous renvoie à ce que Raimund dit de Pina Bausch avec laquelle il a partagé 10 ans de complicité « elle ne parlait que ce de qu’il y a de plus important dans nos vies « l’amour et ce que font les gens pour étre aimés"». On comprend sans peine leur complicité.

[1] Raimund Hoghe évoque la très grande influence de Pasolini et notamment cette phrase de lui « jeter son corps dans la bataille » dont il a fait le titre d’un livre publié en avril 2013.

©Ildiko Dao
INFERNO Magazin, February 18, 2015